A Saint-Nazaire, le FN défie la CGT

Article du Monde du jeudi 12 mars 2015, par Jean-Pierre Chastand (envoyé spécial)

« Ils sont arrivés, les affreux. » Le militant de la CGT prévient ses collègues. « Ils », ce sont les cinq militants du FN qui osent, à l’aube de ce mercredi 11 mars, tracter devant l’entrée principale des Chantiers de l’Atlantique STX, à Saint-Nazaire. Face à eux, une grosse dizaine de militants du Front de gauche, dont plusieurs syndicalistes CGT des chantiers, distribuent leurs propres tracts. « Nous, c’est le bon : le rouge, pas le bleu. », glissent-ils aux ouvriers qui prennent les deux bouts de papier, le regard encore dans le vague, avant de partir construire le plus gros paquebot du monde, L’Oasis.

Les esprits s’échauffent un peu. On se traite de « fachos », on refait la Deuxième guerre mondiale et la Résistance. Mais dans l’ensemble, c’est plutôt calme. Au bout d’une grosse demi-heure, les militants FN repartent, en ayant pris la peine de couvrir les affiches de la CGT avec les leurs, à la gloire de Marine Le Pen. A peine ont-ils disparu que leurs affiches sont à nouveau déchirées et recouvertes par les militants CGT. « Il y a des époques où le FN n’aurait pas pu pointer le bout de son nez. », grince un syndicaliste.

Sur ces terres de gauche depuis toujours, le FN peut désormais tracter tranquillement à l’entrée des usines. A la surprise générale, trois de ses membres ont même été élus au conseil municipal en 2014 face aux socialistes, qui sont ici dans leur fief. Jean-Claude Blanchard, le leader local du FN, espère bien arriver en tête au premier tour des départementales, face à une gauche qui se présente divisée (jusqu’à cinq binômes dans un des deux cantons). Ancien veilleur de nuit dans un hôpital, Monsieur Blanchard dit avoir travaillé sur les chantiers dans les années 1970, avoir été alors « trotskiste » et être passé par un syndicat. Il joue de ce profil ouvriériste pour séduire les électeurs de Saint-Nazaire, avec comme principal argument de campagne son opposition au travail détaché, qui explose sur les chantiers de STX.

Polonais, Bulgares, Lituaniens… ils débarquent par dizaines, en bus entiers, tous les matins. Personne ne sait combien ils sont exactement, STX étant très discret sur ce sujet, mais certains syndicalistes de la CGT évoquent jusqu’à un tiers des ouvriers travaillant sur L’Oasis. Aux chantiers, on parle désormais souvent anglais et il faut parfois des interprètes pour coordonner le travail des salariés. Résultat : malgré un carnet de commandes rempli jusqu’en 2019, l’essentiel de l’activité ne se traduit pas par des embauches locales. « Les seuls effectifs en hausse, ce sont ceux des cadres. Ailleurs, les renforts de personnel se font par les travailleurs détachés. », assure Alain Georget, délégué CGT chez STX et candidat Lutte ouvrière aux départementales. Des propos confirmés par une des agences d’intérim installées aux portes des chantiers : « Nos prix ne sont pas compétitifs face à cette concurrence. » Si les travailleurs détachés sont censés être rémunérés selon la législation française, les charges sociales sont en effet payées dans le pays d’origine. De leur côté, la CFDT et le PS ne contestent pas cet afflux, mais estiment que, sans ces travailleurs bon marché, les chantiers n’existeraient probablement plus du tout.

Reste que cette mise en concurrence fait le miel du FN. « Le but du patronat local est de faire baisser les salaires. », dénonce Jean-Claude Blanchard, en prenant bien soin de préciser qu’il « ne se bat pas contre les travailleurs détachés, mais contre les patrons qui les emploient ». Des propos quasiment identiques à ceux de la CGT, qui revendique « un seul statut » pour tous les salariés du site. « Ils sortent des communiqués que nous aurions presque pu écrire, sauf peut-être deux ou trois phrases. », se désole Nathalie Bruneau, candidate Front de gauche aux départementales et cofondatrice du Collectif actions contre l’extrême droite (CACED). Crée en 2013, ce collectif essaie de contrer le nouveau discours « social » du FN, en démontrant que le parti reste largement inspiré par l’extrême droite. « Mais c’est difficile. », ne cache pas madame Bruneau.

Avec son éminence grise Gauthier Bouchet, un dur du FN, monsieur Blanchard sillonne en effet sans cesse les alentours des chantiers pour rencontrer les ouvriers « dans les arrière-salles » des cafés et s’informer sur les activités des syndicats. « La CGT est l’endroit où l’on pénètre le plus, nous avons beaucoup de rapports avec ses adhérents, même si la direction nous fait la guerre. », prétend monsieur Blanchard. Officiellement, la CGT de Saint-Nazaire assure pourtant que les frontières sont étanches. Mais certains syndicalistes s’inquiètent que « Des camarades nous demandent pourquoi on fait des tracts en neuf langues plutôt que s’occuper des travailleurs français. »

Une barrière semble même être tombée samedi 7 mars, lorsque monsieur Blanchard s’est glissé aux côtés d’une centaine de dockers CGT qui s’en sont violemment pris à un rassemblement d’écologistes opposés à un projet d’extension du port. L’esclandre a fait d’autant plus de bruit que plusieurs de ces écologistes sont par ailleurs syndiqués à la CGT, à l’image de Gérard Guéniffey, qui n’en revient toujours pas. « Blanchard était là au milieu des dockers. S’attaquer à nous comme des vulgaires nervis, en plus en sa présence, c’est extrêmement grave. », dénonce ce professeur retraité, qui demande depuis samedi à la section locale du syndicat de se désolidariser officiellement de ces pratiques.

Mais, après avoir tergiversé plusieurs jours, l’Union départementale CGT a décidé mardi de garder le silence pour ne pas fâcher les dockers, qui sont un Etat dans l’Etat à la CGT. Monsieur Blanchard assure pourtant avoir été « invité » par les dockers CGT à cette contre-manifestation pour « défendre l’emploi ». « Les militants du FN étaient sur la route, on n’a rien à voir avec eux. », conteste de son côté Karl Montagne, délégué CGT des dockers. Il qualifie l’épisode de « malentendu » et promet de « donner des coups » à tous ceux qui prétendent le contraire.

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