L’Etat socialiste aux ordres de l’OTAN

Article de Nations presse magazine 50 (novembre 2014)

Quand les chantiers STX de Saint-Nazaire sont en crise, c’est tout un bassin d’emploi qui l’est, tant la construction navale est source d’emplois directs et dérivés pour tout l’estuaire de la Loire.

Les choses s’étaient déjà gâtées à plusieurs reprises ces dernières années. Dans un premier temps, l’arrivée, en provenance des bords de la Baltique, de nombreux ouvriers détachés, avait entraîné de vives réactions sur les quais. Dans un second, un carnet de commandes totalement vide avait fait craindre une fermeture à court terme des chantiers. Nicolas Sarkozy avait alors proposé au gouvernement russe un partenariat pour la construction de deux navires militaires (des BPC de type Mistral). L’opération était critiquable, et elle fut critiquée, mais elle eut cependant l’avantage immense de maintenir le site en activité et de lui permettre d’entamer une diversification nécessaire.

Les chantiers STX de Saint-Nazaire connurent donc une embellie, et se lancèrent dans la fabrication d’éoliennes maritimes, tandis qu’ils planifiaient la construction d’un ferry propulsé au gaz naturel et de paquebots de croisière.

Mais, le pire étant toujours certain, le projet de ferry fut abandonné par ses initiateurs et les commandes de paquebots devinrent incertaines. Cela n’aurait rien été si la politique internationale ne s’en était pas mêlée.

La crise en Ukraine, la décision d’imposer un embargo sur la Russie, eurent comme conséquence que François Hollande fut l’objet de moult pressions tant des Américains que de leurs valets de l’Est. Il fallait surseoir à la livraison des BPC, prévue pour l’automne pour l’un et pour le premier semestre 2015 pour l’autre.

Le maître yankee ayant parlé, le laquais s’exécuta. Les Mistral ne seraient pas livrés… du moins pour l’instant.

Cette décision est gravissime, tant pour la France que pour Saint-Nazaire, et si Hollande s’obstine, la facture s’annonce lourde. Le contrat pour les deux BPC est d’environ 1,2 milliard d’euros, dont une partie importante a déjà été réglée par Moscou. Il faudrait donc rembourser à la Russie non seulement les sommes perçues, mais aussi des indemnités de rupture de contrat et conserver les deux BPC. Quant aux entreprises concernées (DCNS, STX et les sous-traitants) elles se retourneraient vers l’Etat pour être dédommagées, mais elles devraient licencier, car les carnets de commandes sont vides à court terme. On estime donc à 800 les pertes d’emplois à STX et à au moins 200 chez les sous-traitants qu’entraîneraient le refus définitif de livrer les navires. Et que faire des BPC ? Pas simple de les utiliser pour la marine française ou de les revendre à une marine de guerre de l’un de nos alliés au sein de l’OTAN. Ils sont en effet construits avec des parties d’origine russe et ont été adaptés pour des équipages plus nombreux et les mers froides. Ce ne sont qu’en apparence les mêmes bateaux que les Mistral français.

Début septembre, Jean-Claude Blanchard, conseiller municipal de Saint-Nazaire, prend la parole lors de la manifestation de soutien aux chantiers navals et en faveur de la livraison à la Russie des deux BPC. Début septembre, Jean-Claude Blanchard, conseiller municipal de Saint-Nazaire, prend la parole lors de la manifestation de soutien aux chantiers navals et en faveur de la livraison à la Russie des deux BPC.

Autre inconvénient, que le journaliste spécialisé dans les affaires militaires Dominique Merchet a développé sur son blog : la valeur de la signature de l’Etat français, qui risque d’avoir des conséquences sur d’autres contrats, au premier chef, la vente de Rafale en Inde. Les pays qui ont les moyens de s’offrir les fleurons de la technologie militaire française ne le font pas pour faire plaisir à Paris : ils veulent des armements sophistiqués et, s’ils acceptent d’en payer le prix élevé, c’est bien avec l’intention de s’en servir. Librement. Sans être à la merci d’un embargo (sur l’assistance, la formation, les pièces détachées, la modernisation) au cas où leur politique viendrait à déplaire à Paris.

Enfin, remarque encore le même Dominique Merchet, il est probable que la Russie réagisse, comme elle l’a déjà fait en décrétant à son tour un embargo sur les produits agro-alimentaires, qui crée de sérieux problèmes en France dans cette filière. Le Kremlin pourrait, par exemple, décréter un embargo sur les éponges de titane, utilisées dans l’industrie aéronautique française. Ou rendre plus complexe la location d’avions-gros porteur Antonov, ceux-là même que l’armée française utilise pour convoyer son matériel…

Quoiqu’il en soit, l’émotion est grande parmi la population nazairienne, qui voit bien des nuages noirs s’accumuler au-dessus de sa tête : licenciements, chômage, faillites… L’inquiétude est telle que les partis de gauche locaux ont adopté un profil bas : ils sont pour l’embargo sur la livraison des BPC, mais ils évitent de trop le dire et ils ne mobilisent pas sur ce thème, conscients qu’un positionnement autre serait pour eux serait localement suicidaire.

Conséquence de cela, les manifestations des opposants à la livraison des BPC sont totalement ignorées par les Nazairiens, et leurs participants (en majorité des Ukrainiens vivant en France). Ils arrivent en cars de la région parisienne, font leur spectacle pour quelques journalistes, et remontent dans leurs cars pour rentrer chez eux… loin de Saint-Nazaire !

Il n’en est pas de même de ceux qui, défendant l’industrie et les travailleurs nazairiens, veulent que les BPC soient livrés. Durant l’été, un comité citoyen du nom de Mistral, gagnons !, s’est créé. Il a rapidement trouvé une oreille attentive chez les élus municipaux du Front national, qui lui ont apporté une aide décisive. Fort d’un soutien tant parmi les ouvriers des chantiers que parmi les commerçants de la ville, ce comité a été à l’origine d’un certain nombre d’initiatives dont la plus réussie a sans conteste été, début septembre, de réunir un dimanche à 13 heures, 150 manifestants sur les quais de Penhoët pour réclamer la livraison des BPC à la Russie.

Son combat continue et à Saint-Nazaire, on n’a pas fini d’entendre parler de lui.

Christian Bouchet

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