Mistral russes : entretien avec LifeNews

Entretien avec la chaîne télévisée russe LifeNews, le 6 août 2015. Questions de Tatiana Savriko

— Tatiana Savriko : Comment jugez-vous la déclaration de Marine Le Pen ce 6 août, pour qui la France est « gravement décrédibilisée » en ne livrant pas les Mistral à la Russie ?

— Gauthier Bouchet : Je pense que c’est une déclaration tout à fait conforme aux intérêts français, parce que nous défendons depuis le début de cette crise, il y a un peu près un an, la livraison des Mistral à la Russie, sans que notre conduite soit dictée par des intérêts étrangers, notamment les intérêts américains ou ceux de l’Union européenne.

L’intérêt de la France, tant pour son prestige diplomatique que son indépendance et ses capacités industrielles, c’est non seulement de construire ces bâtiments, mais encore de les livrer, sans remettre cette décision sous la volonté d’autres puissances.

La déclaration de Marine Le Pen, qui va à la fois dans le sens d’un regret que cette livraison à la Russie ne puisse pas se faire, et d’une forme d’affirmation de l’indépendance française, me semble à la fois saine et rationnelle. Ce n’est pas une déclaration excessive.

— TS : Pour vous, qui a fait pression vis-à-vis du gouvernement français pour que ces bateaux ne puissent pas être vendus à la Russie ?

— GB : Évidemment, il y a des pressions des États-Unis. Il y a également des pressions de certains pays de l’Union européenne.

L’Allemagne, qui est quand même le moteur de l’Union européenne et son principal bénéficiaire, s’inscrit encore davantage que la France dans un logiciel atlantiste. Elle est ainsi contre la livraison des Mistral à la Russie.

Existe aussi la crainte (plus ou moins légitime, eu égard à l’Histoire) des États baltes et de la Pologne vis-à-vis d’une Russie renaissante.

Il y a des pressions de toutes parts, même si les plus importantes viennent quand même des États-Unis. Elles viennent d’ailleurs étrangement d’un Obama qui, pourtant, essaie de faire des choses plus intéressantes que son prédécesseur W. Bush en termes de politique internationale : nous le voyons actuellement avec l’accord nucléaire iranien.

On pourrait penser qu’Obama essaierait de sortir par le haut de son mandat, au moins sur le plan de la politique étrangère. Mais la crise des Mistral russes montre qu’il reste dans la stricte continuité de la logique américaine, c’est-à-dire imposer des décisions à une Union européenne qui n’est vue finalement que comme une extension des États-Unis. Et cela, on le voit dans un tout autre sujet, qui est le traité transatlantique de libre-échange (TAFTA), en constatant que ce n’est pas un traité d’égal à égal entre les États-Unis et l’Union européenne, mais ce sont les États-Unis qui imposent leurs vues à l’Union européenne.

Ce type d’exemples étant exposé, il ne faut pas s’étonner que sur les plans diplomatique, industriel et militaire, l’Union européenne soit sous le joug des États-Unis.

— TS : Quelles pourraient-être selon vous à l’avenir les conséquences de cette annulation relativement aux liens commerciaux de la France avec d’autres puissances ?

— GB : Cette crise a une influence très négative sur la confiance que peuvent entretenir les autres puissances vis-à-vis de la France, puisque cela rend la crédibilité de notre pays tout à fait amoindrie.

Nous le voyons très concrètement depuis la semaine dernière avec le cas de l’Inde, qui nous avait commandé une centaine d’avions de chasse Rafale, et qui maintenant est en train de remettre en cause ce contrat. Pour quel motif ? Parce que la France, notamment dans l’affaire des Mistral russes, s’est finalement montrée assujettie à des intérêts qui n’étaient pas les siens.

À partir de là, des puissances comme l’Inde, qui veulent commercer avec la France — et c’est leur droit légitime — se demandent si la France est un partenaire fiable. Ces interrogations-là, on peut les comprendre, parce que il est évident que si la France remet constamment son commerce et son industrie entre les mains de puissances qui ne vont pas dans son intérêt, cela rend méfiantes les autres puissances, qui seraient tout à fait prêtes à commercer avec nous.

« Cela pénalise beaucoup l’image de Saint-Nazaire, parce cette ville fait désormais régulièrement la Une des médias nationaux, mais pour de très mauvaises raisons. »

— TS : Quel pourrait être d’après vous l’avenir des deux bâtiments ?

— GB : Ces bâtiments, on ne sait pas quoi en faire. La Russie ne va pas nous les prendre, et nous allons devoir lui rembourser des pénalités de retard. La France se retrouve maintenant avec deux bâtiments de projection et de commandement sur les bras, qui sont des bâtiments qualitatifs, fleurons de son industrie militaire, que l’on ne peut pas vendre facilement à d’autres pays. En effet, il s’agit de bâtiments qui, naturellement, avaient été prévus pour des normes de navigation spécifiques à la marine militaire russe (ne serait-ce que le hangar à hélicoptères, les systèmes électriques et de dégivrage). On ne peut donc pas les vendre à n’importe qui. Et même s’il y avait des pays intéressés — on a beaucoup parlé, par exemple, de pistes brésiliennes ou indonésiennes — en réalité, ce type de bâtiments n’est sans doute pas adapté pour leurs marines.

Si l’on pense au Canada, qui serait à la rigueur sur des normes de navigation à peu près identiques, leur problème est qu’ils sont affiliés à l’OTAN (tout comme la France), et l’on voit mal symboliquement notre pays construire des bâtiments pour la Russie et les vendre à un pays de l’OTAN… même si tout est imaginable.

Une solution commode pourrait consister dans l’envoi de ces bateaux prévus pour les mers froides à Saint-Pierre-et-Miquelon, qui est un territoire français ultramarin d’Amérique du Nord. Mais il faudrait encore que la Marine nationale soit intéressée par ces bâtiments. Or, il y a un problème en France de réduction du budget de la Défense, qui fait que ces bâtiments n’intéresseraient probablement pas davantage un autre pays que notre propre marine.

On ne sait pas quoi en faire pour l’instant, et cela pénalise beaucoup l’image de Saint-Nazaire, parce cette ville fait désormais régulièrement la Une des médias nationaux, mais pour de très mauvaises raisons.

En attendant, il est possible que les BPC quittent Saint-Nazaire pour un autre port, qui serait Lorient ou Brest. Mais ce sont des rumeurs. Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent sur les Mistral : acheteurs, date de départ… On essaie de ne pas trop y apporter de crédit pou, encore une fois, ne pas nuire à l’image de Saint-Nazaire.

Ce que l’on espère en tout cas, c’est qu’il n’y aura pas de démantèlement de ces bateaux, parce qu’ils ont fait travailler nos ouvriers locaux, nazairiens, trignacais, pendant des millions d’heures. Cela a été un travail de plus d’un an. Ce serait vraiment un symbole très négatif que de gâcher ce travail, d’autant plus dans une région qui est fortement affectée par la désindustrialisation de son économie.

TS : En définitive, combien devra la France à la Russie ?

— GB : La France devrait indemniser la Russie à hauteur de 1,16 milliard d’euros, c’est-à-dire, finalement, la valeur initiale des deux bâtiments.

Donc, c’est dramatique. Et ce n’est pas simplement une question économique. C’est une question d’image, de prestige de la France, qui est connue du monde entier pour être traditionnellement une puissance non alignée, de « troisième voie », géopolitiquement. Elle montre désormais l’inverse.

— TS : Comment voyez-vous l’influence de cette crise sur la réputation, en France, du président Hollande ?

— GB : Évidemment, cette crise des Mistral a une incidence très forte sur la réputation de François Hollande, même si cette réputation était en réalité assez mauvaise depuis à peu près deux ans, parce que ce président avait été contesté pour différentes raisons, notamment des lois sociétales liées à la famille.

Cela ne peut faire qu’aggraver cette mauvaise réputation, puisque cela montre encore une fois que François Hollande, même s’il est un président officiellement socialiste — plutôt social-démocrate, en réalité — agit très similairement par rapport à son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, c’est-à-dire, sur le plan de la politique étrangère, une politique plutôt atlantiste, et plutôt européiste sur le plan de la construction européenne.

À une époque où la multipolarité n’est pas seulement un constat, mais sans doute une nécessité dans les relations internationales, pour que celles-ci soient pacifiées, moins binaires, la France fait le choix inverse. Alors qu’elle pourrait se rallier aux Émergents, ces pays qui « apparaissent » sur les terrains économique et politique, et favoriser cette multipolarité, moins conflictuelle, elle choisit de retourner dans un scénario de guerre froide, en s’alignant par facilité sur le modèle culturel américain et sur son alliance militaire qu’est l’OTAN.

Rappelons — et cela, Hollande ne l’a pas remis en cause — que Sarkozy a rejoint en 2009 le commandement intégré de l’OTAN, que la France avait quitté sous le général de Gaulle.
Pour résumer, cette affaire des Mistral ne peut que conforter les Français les plus éclairés politiquement, et ils sont quand même une majorité, sur le fait que François Hollande, tant en politique intérieure qu’en politique internationale, n’est pas un bon président.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *